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dimanche 7 février 2016

Le décès de la grand-mère de Jean Genet : Clotilde Genet

Dans mon histoire familiale de la famille Genet, il me manquait une pièce dans le puzzle : le décès de Clotilde Genet, la grand-mère de Jean Genet. Grâce à l'aide d'un lecteur, j'ai obtenu cette précieuse information.

Clotilde Genet, la grand-mère de Jean Genet, est décédée le 27 septembre 1904 à l'hôpital Notre-Dame de Bon-Secours, situé au 66 rue des Plantes, Paris 14e.


Au moment de son admission à l'hôpital, elle habitait 66 rue de Sèvres, dans le 7e arrondissement. Dans son acte de décès, elle est qualifiée d'épicière. On peut penser que dans les dernières années de sa vie, elle est revenue exercer ce métier qu'elle connaissait, probablement dans une épicerie du quartier de la rue de Sèvres. Cela expliquerait qu'elle ait toujours cherché à habiter dans une des rues de ce quartier : rue Mayet, rue Pierre-Leroux, rue Rousselet et enfin rue de Sèvres.

Le 66 rue de Sèvres, dernier domicile de Clotilde Genet.

Jusqu'à maintenant, nous avions perdu sa trace en 1898, alors qu'elle habitait rue Rousselet. Elle en a peut-être été chassée par la construction d'un nouvel immeuble à l'emplacement du modeste et probablement insalubre bâtiment où elle vivait. Ce nouvel immeuble porte la date de 1905.


L'immeuble de la rue Rousselet, Paris, 7e, construit à l'emplacement 
du domicile de Clotilde Genet en 1898. Il porte la date de 1905.

Au décès de sa mère, Camille Genet a alors 16 ans. Qu'est-elle devenue après ce décès, jusqu'à ce qu'on la retrouve 6 ans plus tard en décembre 1910, lorsqu'elle donne naissance à Jean Genet ? Comme elle est mineure, il y a nécessairement un conseil de famille qui a statué soit sur son émancipation, soit sur la nomination d'un tuteur. Qui peut avoir été son tuteur ? Un de ses frères Gabriel ou Philibert, son beau-frère Maurice Martin ? Cela donnerait un éclairage intéressant sur ses jeunes années de formation et peut-être sur sa situation en 1910. Ce que l'on sait est qu'elle n'est recensée dans aucun des 3 ménages de sa famille restante, soit à Montreuil, soit à Varennes-Jarcy, soit à Lyon. Il est fort probable qu'elle a été placée très jeune pour subvenir à ses besoins et ne pas être à la charge de sa famille.

Façade sur la rue des Plantes de l'Asile et de l'Hôpital Notre-Dame de Bon-Secours
L'hôpital Notre-Dame de Bon-Secours est une institution privée desservie par les religieuses hospitalières de l'Hôtel-Dieu de Paris, de l'ordre de Saint-Augustin, qui comprend 120 lits, répartis dans 6 salles communes et 18 chambres particulières. L'admission est gratuite pour les indigents. Pour les autres, le prix journalier est de 3 francs en salle et de 6 francs en chambre particulière.
En 1900, le comité de dames patronnesses, qui s'occupe de réunir les ressources nécessaires pour l'entretien de l'hôpital et de l'asile de Notre-Dame de Bon-Secours, est présidé par Mme la marquise de Gontaut-Saint-Blancard et Mme la Baronne Cochin.


samedi 31 janvier 2015

Une femme de Virieu-le-Grand

Comme on le sait, la grand-mère de Jean Genet, Clotilde Genet, est originaire de Virieu-le-Grand, dans le Bugey (Ain), où elle est née en 1845. Par un de ces hasards qui font l'intérêt des recherches historiques, il se trouve qu'une autre femme de Virieu, Françoise Genet (sans parenté avérée) a été largement évoquée par son fils Sébastien Commissaire. 

Sébastien Commissaire, né à Dôle en 1822, fils d’Étienne Commissaire et Françoise (ou Marie) Genet est un tisserand lyonnais républicain. En garnison à Strasbourg, il est élu député du Bas-Rhin en 1849. Compromis lors de la journée du 13 juin 1849, il est condamné et emprisonné 10 ans à Doullens, Belle-Ile et Corte, avant d'être amnistié et libéré en 1859. En 1888, il publie ses Mémoires et souvenirs, dans lesquels il évoque très largement son enfance, l'histoire de sa famille et particulièrement ses père et mère. En rassemblant les différentes évocations concernant sa mère, on peut tracer le portrait, voire la psychologie, d'une femme du peuple de Virieu-le-Grand. Cela nous donne un éclairage sur l'univers mental qui était celui de Clotilde Genet, qui était originaire du même milieu dans le même village, avec la seule réserve qui est qu'un exemple particulier ne peut être érigé en modèle général. Il faut aussi noter qu'un peu plus d'une génération sépare les deux femmes.

Les origines

Etienne Commissaire, originaire de la Haute-Saône, teinturier s'installe à Virieu-le-Grand vers 1820, avec sa première femme et ses enfants :

Il s'arrêta à Virieux-le-Grand (Ain), charmant village, bâti dans une vallée au pied de hautes montagnes et arrosé par une petite rivière qui ne tarit pas. Il s'y établit teinturier ; en outre, il monta un métier de tisserand et fit de la toile en attendant que sa boutique de teinturier s'achalandât. Ses affaires étaient en bonne voie lorsque sa femme mourut. Il resta veuf avec quatre enfants, dont l'aîné avait à peine onze ans et le plus jeune deux ans.
[...]
Après quelques mois de veuvage, il épousa ma mère, âgée alors de vingt-six ans (le 6 novembre 1821). Ma mère n'était jamais sortie de son village ; elle parlait le patois de son pays et très peu le français, ainsi que la plupart de ses contemporaines. Elle fut charmée par les discours que lui tint mon père qui avait, nous disait-elle plus tard, la langue dorée. Ma mère, robuste campagnarde, était une excellente femme, c'était la bonté même, un cœur d'or dans un corps de chêne ; elle prêta l'oreille aux propositions de mariage que lui fit mon père, sans s'effrayer de la rude tâche qui l'attendait.
Quand j'ai été grand, ma mère me disait naïvement en me parlant de son mariage : « Plus on voulait m'en détourner, plus je le voulais ; ton père m'avait ensorcelée avec sa belle langue. D'ailleurs, on ne gagnait guère d'argent au pays. Avant la mort de ta grand-mère, j'avais été domestique et je ne gagnais que dix écus (trente francs) par an ; aussi, mon ambition était d'épouser un homme d'état. » Ma mère voulait dire un homme qui exerçait une profession, qui avait un état.
Fille d'un cultivateur, elle avait eu le malheur de perdre sa mère depuis longtemps déjà. Mon grand-père maternel était resté veuf avec six enfants, trois garçons et trois filles dont ma mère était l'aînée. Elle fit de bonne heure l'apprentissage de tout ce que la vie à de pénible pour les pauvres; elle dut servir de mère à ses frères et sœurs, tous plus jeunes qu'elle. (pp. 4-5)

On notera au passage les très modestes gains d'une domestique vers 1820.

Les rapports mari/femme et l'autorité maritale
Avec une certaine simplicité, Sébastien Commissaire évoque plusieurs fois les rapports entre ses parents.

Mon père était d'une sévérité excessive, quand il commandait : il fallait obéir à l'instant, sans cela les coups suivaient de près le commandement. [...] Ma pauvre mère courbait la tête devant la volonté despotique de son mari. Elle osait à peine caresser ma sœur Annette et moi, de peur d'exciter la jalousie de mes frères et sœurs aînés dont elle n'était que la belle-mère.
[...]
Mon père avait de singulières idées sur l'autorité maritale et paternelle; il croyait avoir le droit de battre sa femme et ses enfants sans que personne ait rien à y voir.
Ces idées absurdes avaient cours dans le milieu où il vivait. Je me rappelle avoir vu dans ma jeunesse ces idées partagées par un grand nombre d'ouvriers. Presque partout où j'ai travaillé, soit enfant, soit jeune homme, j'ai vu les maris battre leurs femmes. Ils ne se croyaient pas méchants pour cela, ils pensaient tout simplement user d'un droit. (pp. 10-12)
Pendant bien des années, ma mère considéra son mari comme un homme extraordinaire. Elle avait pour lui plus que du respect, c'était de la vénération. Mon père la tutoyait, ainsi que cela se fait en France entre mari et femme, mais ma mère lui disait vous; elle n'aurait pas osé le tutoyer, tellement elle le croyait son supérieur. Mais ce qu'il y avait de bizarre dans leur manière de faire, c'est que dès qu'ils se querellaient, les rôles s'intervertissaient; mon père disait vous à ma mère, et elle lui disait tu. (p. 15)
Portrait d'une mère

Au gré du livre, il trace plusieurs fois le portrait de sa mère, un portrait chaleureux et bienveillant, mais souvent lucide :

En 1830, les affaires de ma famille semblaient entrer dans une voie prospère, lorsque mon père fît une terrible maladie. Il garda le lit pendant quatre mois. Ma mère a montré dans ces circonstances un dévouement sans bornes. Il fallait qu'elle fût robuste comme elle l'était pour résister à tant de fatigues. Jour et nuit, elle était sur pieds, sauf pendant un mois où des voisins se dévouèrent pour passer la nuit, près de de mon père, à tour de rôle. Ce fut un acte touchant de fraternité dont nous avons tous conservé un souvenir ineffaçable.(p. 22)
J'allai chez ma mère ; elle savait déjà que j'avais sauvé le petit Henri, elle m'embrassa.
– La mère de ce petit doit être bien contente, dit ma mère; sans toi, il se serait noyé.
– Je ne sais, maman, mais voilà ce qu'elle a dit. (Je répétai les paroles de la dame.)
– Est-ce possible, s'écria ma mère, cette femme n'aime donc pas son enfant ?
Ma mère me donna une chemise sèche et mon pantalon des dimanches pour me changer. (p. 56)
Ce que j'avais appris chez les Frères était bien peu de chose. Tout mon savoir se bornait à la lecture, à l'écriture, à l'arithmétique : en outre, j'avais quelques notions de géographie. Je connaissais très peu l'orthographe, je n'avais aucune notion d'histoire universelle et aucune idée de ce qu'était une science.  [...]
Ma mère ne sachant pas lire trouvait que j'étais assez savant; elle me grondait parce que je veillais tard pour m'instruire et aussi parce que je brûlais de l'huile.
Malgré ces petites contrariétés, j'exerçai bientôt une grande influence sur son esprit ; elle ne faisait rien sans me consulter. S'agissait-il d'acheter une robe à une de mes sœurs ou un pantalon à mon jeune frère, elle me demandait toujours mon avis. Accoutumée à une sorte d'obéissance passive vis-à-vis de mon père, il lui semblait qu'elle avait été créée pour obéir et travailler.
Ma mère a travaillé énormément toute sa vie, mais jamais autant que durant la période de 1837 à 1842. Chaque matin, elle partait avant le jour au marché faire ses achats ; elle s'en revenait chargée à la maison, déposait une partie de ses marchandises et partait revendre dans les ateliers ce qu'elle avait acheté le matin. Quand elle trouvait à laver du linge pour une de ses pratiques, elle le faisait l'après-midi, parce que les ouvriers tisseurs ayant l'habitude de dîner à 1 heure, la vente était à peu près nulle le tantôt. Elle portait aussi en nourrice les enfants de ses pratiques, moyennant une rétribution un peu supérieure à ce qu'elle gagnait habituellement. C'était alors une corvée très pénible; les chemins de fer n'existaient pas encore, il lui fallait passer une nuit en voiture pour aller et une autre nuit pour revenir. Pauvre mère, rien ne la rebutait ! (pp. 68-69)
Le jour anniversaire de ma naissance, 10 septembre, j'ai bien pensé à vous tous, mais principalement à ma bonne mère. Il y a trente ans qu'elle souffrait pour me mettre au monde; depuis, son affection pour moi ne s'est jamais démentie, sa vie n'a été qu'un long dévouement; bien que sa tâche fût lourde pour nous élever, elle n'a jamais désespéré de nous voir arriver à l'âge d'homme. Je me rappelle une réponse que lui dictait son bon sens et qui m'avait frappé. C’était un jour qu'on la contrariait au sujet de ses quatre marmots qui ne gagnaient pas un sou et qui avaient le malheur d'avoir un appétit de petits loups. « Bah ! dit-elle, ça ne durera pas toujours, les petits deviendront grands, s'il plaît à Dieu! »
C'est pour elle surtout que je voudrais devenir libre, afin de lui rendre une partie des soins qu'elle m'a prodigués. [extrait d'une lettre à son beau-frère Joanny, II, p. 17)
Ma mère pleurait facilement, le moindre chagrin lui faisait venir les larmes aux yeux. J'ai hérité d'elle, je ne sais si je dois dire de ce défaut ou de cette qualité : aussi il m'avait fallu bien des efforts pour ne pas pleurer devant ma mère et mes sœurs. (p. 115)

L'attachement au pays natal

Ce passage, assez savoureux, apporte un éclairage sur l'attachement au pays natal. On y voit rapporter un attachement quasi viscéral de sa mère à quelques lopins de terre du pays natal, dont elle n'accepte de se séparer qu'à la toute dernière extrémité, bien qu'elle ait quitté le pays. Preuve de sa détermination, elle a même bravé l'autorité de son mari. Cela fait écho au comportement de Clotilde Genet qui, malgré des difficultés financières évidents, ne s'est séparée de deux dernières parcelle provenant de l'héritage de ses parents à Virieu-le-Grand qu'en 1898.

Vers la fin de 1828, mon père et ma mère firent un voyage dans le Bugey ; mes oncles et mes tantes maternels étaient majeurs et ils désiraient partager quelques lambeaux de terre que leur mère leur avait laissés. Comme j'étais l'aîné des enfants de ma mère, mes parents m'achetèrent des habits neufs et m'emmenèrent avec eux.
Mon père voulait que ma mère consentît à vendre sa part d'héritage ; elle ne voulut pas, disant que cela se mangerait sans profit, qu'elle voulait la garder pour ses enfants.
Un jour, que nous revenions de voir des cousins à Saint-Martin-de-Bavelle, à trois ou quatre kilomètres environ de Virieu-le-Grand, une discussion très vive s'éleva entre mes parents au sujet de ce petit héritage; nous étions seuls sur la route; mon père se fâcha et menaça de frapper ma mère si elle persistait à ne pas consentir a vendre ce qui lui revenait. Ma mère résista; mon père voyant que les menaces n'aboutissaient pas, employa un autre moyen. Il lui dit qu'il ne voulait pas qu'elle retournât avec lui à Besançon, qu'il allait la quitter, etc. Puis, s'adressant à moi qui pleurait :
– Choisis celui que tu aimes le mieux. Veux-tu rester ici avec ta mère ou venir avec moi ?
Ma mère me tenait par la main et me regardait les yeux pleins de larmes, attendant ma réponse avec anxiété. J'étais bien embarrassé, j'aimais bien mon père, mais je préférais ma mère qui était moins dure et plus indulgente que lui. Si je disais que je préférais rester avec ma mère, j'étais sur de recevoir des coups; si, au contraire, je disais que je voulais aller avec mon père, j'aurais déchiré le cœur de ma pauvre mère. Je ne savais quoi répondre.
– Eh bien! me dit mon père, que veux-tu faire ?
– J'aime mieux aller avec vous deux, m'écriai-je en pleurant.
Mon père, qui ne trouva pas la réponse telle qu'il l'espérait, me dit :
– Ne pleure pas, imbécile ; va! nous resterons tous ensemble.
Ma mère, qui avait l'habitude d'obéir passivement, résista cette fois avec une grande énergie. Elle ne céda qu'un an plus tard et lorsque la misère était à son comble dans notre maison. (pp. 13-15)
Elle a su transmettre l'amour du pays natal à ses fils, comme en témoigne cette lettre de Sébastien Commissaire. Né à Dôle et ayant quasiment toujours vécu à Lyon, il n'a dû faire que des séjours brefs à Virieu. Malgré cela, et peut-être parce que c'est le pays natal de sa mère, il montre un profond attachement.

Dans le mois d’août [1853], j’eus l’occasion de faire sortir une lettre en secret. En voici quelques passages :
« Mon cher Joanny,
Le beau temps a favorisé, dis-tu, ton dernier voyage dans le Bugey : j’en suis bien aise, tu as pu admirer la campagne qui devait être belle. Il me semble te voir à Virieu-le-Grand, lever la tête pour regarder la montagne de Cérémont avec ses flancs abruptes et son sommet couronné d’une forêt de sapins. Je pense que tu n’as pas oublié de faire une promenade à la source de la petite rivière qui traverse le village. Je me rappelle l'avoir visitée en compagnie de mon frère Jean-Pierre, il y a déjà bien longtemps ; je m'en souviens toujours avec plaisir. L'aspect sauvage du lieu, les mousses qui tapissent les rochers humides et les arbres qui l'ombragent poétisent ce lieu charment; le silence de la solitude, qui n’est troublé que par le bruit de l'eau qui tombe en cascades et par le chant des oiseaux, porte à la rêverie.
Tu as vu aussi les coteaux garnis de vignes et au milieu d'elles les ruines du vieux château, ancienne demeure seigneuriale qui a appartenu, dit-on, à Honoré d'Urfé, l'auteur du roman de l'Astrée. Ces ruines, antiques débris de la féodalité, attestent que tout passe en ce monde ; rien ne résiste à l’action du temps : hommes et choses sont détruits, un peu plus tôt ou un peu plus tard. »

La religion

Rappelons qu'à l'époque, la constitution du contingent militaire se faisait par tirage au sort. C'est l'occasion de mettre à l'épreuve le sentiment religieux, pas dépourvu de superstition, de sa mère.

A mesure qu'approchait le moment où je devais satisfaire à la loi sur le recrutement de l'armée, les préoccupations et les inquiétudes de ma mère grandissaient. [...]
Ma mère avait conservé les croyances religieuses de son jeune âge. Lorsque le jour du tirage fut fixé, elle fit une neuvaine à la sainte Vierge, puis elle paya pour faire dire une messe dans l'église de Notre-Dame de Fourvière ; en outre elle introduisit, à mon insu, entre la doublure et le drap de ma redingote une prière qu'on lui avait donnée. Cette prière devait avoir la vertu de me faire mettre la main sur un bon numéro. Ma pauvre mère ne réfléchissait pas que si tous les conscrits avaient eu la même prière sur eux, elle n'aurait pas pu agir efficacement pour tous, puisqu'il fallait former le contingent malgré tous les talismans imaginables.
[...] A l'appel de mou nom, je mis la main dans l'urne et j'en tirai le numéro 9. Ma famille fut dans la désolation.
Nous avions pour voisin une famille dont le fils avait été Frère ignorantin ; il s'était fait renvoyer de l'ordre par suite de son inconduite; cela n'empêcha pas ce garçon de tirer le même jour un des plus forts numéros du canton.
Ma mère disait: « Est-ce possible? mon Sébastien a tiré le numéro 9, lui qui m'est si utile, qui m'a aidé à élever son frère et ses sœurs, et ce vaurien de X, qui ne fait que du chagrin à ses parents, a un bon numéro ! Est-ce juste, ça ? » Je dois dire que ma mère regretta l'argent de sa messe et ne fréquenta presque plus les églises. (pp. 88-89)

François Genet est morte à Lyon, le 14 août 1861 à 66 ans, à son domicile de la Grande-Côte, « après des souffrances épouvantables, d’un cancer au sein droit. »

Dans l'état civil, elle a été enregistrée sous le prénom de Marie, mais son prénom d'usage était Françoise. Cette différence entre les prénoms officiels et prénoms d'usage devait être un usage local, car on le retrouve pour Clotilde Genet, qui avait été initialement prénommée Claudine.

mercredi 31 décembre 2014

L'énigme des origines de Jean Genet

Au cœur de mes recherches sur la famille de Jean Genet, il y a ce cri de désespoir de sa mère Camille quelque mois après sa naissance :
"Je suis seule, absolument seule" (lettre du 28 mars 1911)
que je mets en regard de la situation de son frère Gabriel, de sa demi-sœur Marie Françoise et de son demi-frère Philibert. En effet, objectivement, rien ne permet de penser qu'ils n'étaient pas en mesure de l'aider.

C'est ce que j'appelle l'énigme des origines de Jean Genet car l'absence de famille autour de Camille Genet n'est probablement pas étrangère à l'abandon quelques mois plus tard de Jean Genet et, en l'état de mes connaissances, rien n'explique cette rupture apparente entre Camille Genet et le reste de sa famille.

J'ai longtemps penser qu'il y avait eu une brouille entre les enfants du premier lit (Philibert et Marie Françoise) et ceux du deuxième (Gabriel et Camille). C'est un fait souvent courant dans ces familles recomposées du XIXe siècle où les enfant de la première épouse pensent que, comme le disait Sébastien Commissaire : « mes frères et sœurs issus du premier mariage de mon père me considéraient comme un intrus qui était venu partager leur pain et leur maigre pitance. » Cet antagonisme aurait pu être renforcé par les déboires financiers que leur père commun, François, avait connus avec sa seconde épouse (je ne dit pas à cause d'elle).

Cet acte de décès est, en soi, la preuve la plus tangible que ce n'est pas la raison :
État civil de Lyon, décès 7e arrondissement 1939

On y voit en effet Maurice Genet, le fils de Gabriel,être présent à Lyon pour accompagner sa tante Marie Françoise, veuve Maurice Martin, alias Martin Van Maele, dans la mort, puisqu'il était présent au moment de son décès à 6 heures du matin ce 23 juillet 1939. C'est lui qui, quelques heures plus tard, se rendra à la mairie pour déclarer le décès et signer l'acte. Avec sa sœur Germaine, ils seront ses héritiers.C'est la preuve d'une attention et d'une proximité entre les deux branches de la famille. Proximité dont Jean Genet, le cousin germain de Maurice Genet, n'a pas bénéficié. A cette même date, il mène une vie de vagabond entre petits larcins et séjours en prison.

Je me suis interrogé aussi sur un rejet de Camille par sa famille à partir du moment où elle s'est retrouvée enceinte du futur Jean Genet, à 21 ans, vers le mois de mars 1910 (elle est née en juillet 1888). Je ne le pense pas pour plusieurs raisons. La première est que cela serait apparu lors de ses demandes de secours, soit dans les lettres qu'elle a envoyées, soit dans les résultats des enquêtes qui ont été menées par l'Assistance publique. Dans ce dossier, il n'est jamais fait mention de famille. La deuxième raison est que je ne perçois pas la famille Genet comme particulièrement rigoureuse sur le respect de la morale familiale. Rappelons que Philibert Genet a eu son premier enfant hors mariage, en 1883, d'une femme qui avait elle-même accouché d'un enfant de père inconnu à l'âge de 20 ans. Marie Françoise Martin a épousé Martin Van Maele dont l’œuvre ne démontre pas un sens très strict de la morale. Ils s'étaient fait passer pour mari et femme avant même d'être mariés. Quant à Gabriel, si sa vie semble plus dans la « norme morale », il appartenait à un univers fortement déchristianisé. En effet, et ce sont des recherches que je n'ai pas encore publiées, il ne semble pas s'être marié à l'Église, ni avoir fait baptiser ses enfants. Pour sa femme Gabrielle Durozé, on ne sait pas précisément si elle avait été baptisée, mais ce que je sais c'est que sa sœur Jeanne Durozé n'a été baptisée que quelques mois avant son mariage en 1897, pour qu'elle puisse justement convoler à l’Église, probablement à la demande de sa belle-famille Gayet (pour l'anecdote, lors de ce baptême tardif, c'est son futur mari qui est son parrain).On peut me rétorquer que tout cela n'est pas une preuve, car on a déjà vu des personnes d'une morale assez souple se montrer beaucoup plus rigoureuses lorsque elles sont mises devant une situation comme celle de Camille. D'autant que le temps passant, Philibert Genet s'embourgeoisant, il pouvait faire preuve, au moins en apparence, d'une morale plus stricte.

En réalité, je pense que la rupture est plus ancienne. Je n'en suis qu'au stade des hypothèses, voire des intuitions, mais je pense que la rupture a eu lieu entre Clotilde Genet, la belle-mère et mère, et le reste de la famille dans la deuxième partie des années 1890. Il est frappant de voir qu'en 1898, Clotilde Genet vit dans une misérable pièce unique de la rue Rousselet (voir le message précédent) avec ses deux dernières filles, alors que le fils aîné est en pleine association sociale à Lyon (il vient de s'y installer en janvier 1898), que Marie Françoise Genet et son mari Maurice Martin vivent encore rue Jacob, dans un appartement dont le loyer annuel est de 600 francs, soit 4 à 6 fois plus que celui que doit payer Clotilde Genet. Au même moment, Clotilde Genet doit se dessaisir des deux dernières parcelles de son héritage à Virieu-le-Grand pour 100 francs !

A partir de cette rupture, Clotilde Genet et sa fille ont probablement mené une vie de misère et, si l'on en croit l'information qu'en donne le dossier de Jean Genet, une vie hors de Paris (en effet, Camille Genet ne semble être revenue à Paris que dans le courant de l'année 1910). Rappelons aussi que Camille Genet, enfant née tardivement, n'a qu'à peine connu ses frères et sœurs, surtout ceux du premier mariage.

Il reste un mystère à lever. Probablement que l'on n'aura jamais tous les éléments, enfouis dans le secret des familles, mais rien que le lieu et la date du décès de Clotilde Genet seraient déjà une information qui pourrait me mettre sur la piste. Pour le moment, ces informations ont résisté à toutes mes recherches.

mercredi 24 décembre 2014

Rue Rousselet, Paris, 7e

Aujourd'hui, j'entame une série sur les domiciles parisiens de la famille Genet. Je commence par le dernier domicile connu de Clotilde Genet, 1, rue Rousselet, Parie 7e.

La rue Rousselet, depuis la rue Oudinot, en direction de la rue de Sèvres

J'ai trouvé deux mentions de ce domicile, toutes deux en 1898. La première, le 2 août 1898. Ce jour là, elle passe un accord avec Philibert Pantin, de Virieu-le-Grand pour lui vendre les 2 dernières parcelles qu'elle possède dans sa commune natale, dernier reste de l'héritage de ses parents1. Plus dramatiquement, le 23 octobre 1898, c'est sa fille Léontine, 21 ans, domestique, qui meurt à cette adresse. Après cette date, on perd la trace de Clotilde Genet et de sa fille Camille, jusqu'à ce qu'on retrouve celle-ci en 1910 à la naissance de son fils Jean.

Le précédent domicile de Clotilde Genet se trouvait au 1, rue Mayet, dans le même arrondissement. C'est là qu'elle vivait avec son fils Gabriel, lorsqu'il se marie le 18 avril 1896.

La rue Rousselet est une petite rue entre la rue de Sèvres et la rue Oudinot. Sur une grand partie de sa longueur, elle longe le grand jardin de clinique Saint Jean de Dieu.

L'immeuble n'existe plus. Composé de 2 bâtiments, il faisait l'angle avec la rue Oudinot. Le bâtiment sur la rue Oudinot comportait 3 étages, surmonté d'un grenier.Le bâtiment  sur la rue Rousselet avait un premier étage, surmonté d'un 2e étage dans les combles (étage lambrissé). Ce modeste bâtiment n'était qu'un ensemble de pièces uniques, appelé soit « pièce à feu », « petite pièce à feu », voire « cabinet à feu ». Au total, on en compte 11 dont le loyer va de 80 francs à 160 francs annuels.C'est probablement dans l'une d'elle que vit Clotilde Genet avec ses deux filles Léontine et Camille. Dans son entourage, on trouve entre autres une boutique de marchand de vin, à l'angle avec la rue Oudinot et une marchande de charbon au détail, marquée comme indigente, sur la rue Rousselet2.

Juste en face, de l'autre côté de la rue Oudinot, au rez-de-chaussée du n° 12, vit François Coppée, le poète et romancier, avec sa sœur Anne. 


Il a évoqué la rue Rousselet dans un conte, qui restitue bien l'atmosphère de ce quartier alors populaire.
La robe blanche

Quand je vins habiter le coin perdu du faubourg Saint-Germain, où je vis depuis une dizaine d’années, je me pris d’affection pour la très calme et presque champêtre rue Rousselet, qui s’ouvre juste devant la porte de ma maison. Au XVIIe siècle, elle s’appelait l’Impasse des Vaches et elle n’était sans doute alors qu’un chemin à fondrières ; mais quelques seigneurs avaient déjà construit de ce côté leur « maison des champs », et c’est là qu’est morte Mme de la Sablière, l’excellente amie de La Fontaine, dans son logis, « près des Incurables ». Un hôtel du siècle dernier, situé au coin de la rue Oudinot, est devenu l’hôpital des Frères Saint-Jean-de-Dieu, et les arbres de leur beau jardin dépassent le vieux mur effrité qui occupe presque tout le côté droit de la rue Rousselet. De l’autre côté s’étend une rangée d’assez pauvres maisons, où logent des artisans et des petits employés, et qui toutes jouissent de la vue du jardin des Frères. La rue Rousselet est très mal pavée, le luxe du trottoir n’y apparaît que par tronçons ; l’une des dernières, elle a vu disparaître l’antique réverbère à potence et à poulie. Peu de boutiques, et des plus humbles : l’échoppe du cordonnier en vieux, le trou noir de 1’Auvergnat marchand de charbon, le cabaret d’angle avec l’enseigne classique : Au bon coing, et de tristes épiceries où vieillissent dans un bocal des sucres d’orge fondus par vingt étés et gelés par vingt hivers, à côté d’images d’Épinal, – une page de hussards dans leur uniforme de 1840, ou le portrait authentique et violemment peinturluré du Juif Errant, encadré des couplets de la célèbre complainte. – Des linges sèchent aux fenêtres, des poules picorent dans le ruisseau. On se croirait là dans un faubourg de province très reculée, un de ces faubourgs qui s’en vont vers la campagne et où la ville redevient village.

Comme il passe à peine une voiture par quart d’heure dans la rue Rousselet, on y laisse jouer les enfants, qui sont nombreux dans les quartiers populaires ; car les pauvres gens sont prolifiques et ignorent les doctrines de Malthus. Ils n’ont point le souci de doter le « gosse » ou la fillette, qui entreront en apprentissage à douze ans et gagneront leur vie à seize, et dans aucun ménage d’ouvriers on n’a jamais entendu dire, comme dans Gabrielle :

… Si tout va de la belle façon,
Nous pourrons nous donner le luxe d’un garçon.

Aussi, dans le renfoncement du vieux mur, sous la charrette abandonnée, il y a de fameuses parties de billes, allez ! C’est effrayant ce qu’on y use de fonds de culottes ! et, à quatre heures, à la sortie de l’école des Frères de la rue Vanneau, la rue grouille de moutards. J’ai fini par les connaître, à force de passer là, par m’intéresser à eux, par leur sourire. Pour eux non plus je ne suis pas un inconnu, et souvent il me faut interrompre ma rêverie et répondre à un « Bonjour, m’sieu » que me lance une gamine en bonnet rond ou un jeune drôle en pantalon trop large. À la Fête-Dieu, quand ils établissent des petites chapelles devant les portes, avec une serviette blanche, une bonne Vierge en plâtre, trois roses dans un verre et deux petits chandeliers en plomb, ils me poursuivent en secouant une soucoupe où ma pièce de deux sous sonne joyeusement. Enfin ils me traitent en voisin, en ami, moi, le passant absorbé et inoffensif. Par les jours de septembre où il fait du vent, les galopins écartent devant moi la ficelle de leur cerf-volant, et, les soirs d’été, la petite fille qui saute en demandant « du vinaigre » s’arrête pour me laisser enjamber la corde.

C’est ainsi que j’ai remarqué la petite boiteuse. – Il y a bien longtemps de cela, je venais de m’installer dans le quartier et elle pouvait avoir alors huit ou dix ans. – Ce n’était pas elle, hélas ! qui aurait pu demander « du vinaigre ». En grand deuil, – son père, un compagnon charpentier, venait de mourir, – elle s’asseyait sur une borne, sa petite béquille dans sa jupe, et elle regardait jouer les autres. Elle m’attendrissait, avec son air triste et sage, ses grands yeux bleus dans sa figure pâlotte, et ses bandeaux châtains sous son béguin noir. À la longue, elle avait vaguement deviné ma pitié dans mon regard ; elle y répondait par un sourire mélancolique. Je lui disais au passage : « Bonjour, mignonne ! »

Du temps s’écoula, – deux ou trois ans passent si vite ! – et, un jeudi matin du mois de mai, où le jardin des Frères Saint-Jean-de-Dieu embaumait la verdure nouvelle et où des fils de la Vierge flottaient dans l’air, je m’aperçus, en sortant de chez moi, vers onze heures, que la rue Rousselet avait un aspect de fête inaccoutumé. Parbleu ! c’était le jour de la première communion des enfants. L’ouvrier, qui mangeait tous les soirs du jésuite en lisant son journal, avait eu beau déclamer... « On n’est pas des païens », avait déclaré la maman, et les enfants étaient tout de même allés au catéchisme. Et puis, la première communion des gamins, c’est une occasion de « caler l’atelier », de faire une petite noce ; et le savetier radical, qui fumait sa pipe sur le seuil de sa boutique, pouvait bien hausser les épaules et murmurer entre ses dents : « Ah ! malheur ! » la rue n’en avait pas moins son air des dimanches. Eh ! là-bas, la petite blanchisseuse, qui courez en portant sur vos deux mains une chemise d’homme empesée comme une cuirasse, dépêchez-vous ! La pratique a fini de se raser devant le miroir attaché à l’espagnolette de la croisée, et l’on s’impatiente. Il y a de la presse aussi chez le pâtissier de la rue de Sèvres : dès hier soir, on commandait des godiveaux, et la fruitière du n° 9 est en train de faire une scène, parce qu’on a oublié son nougat. Chez le perruquier, par exemple, – la boutique peinte en bleu, où le plat à barbe en cuivre frissonne au vent printanier, – ça empeste encore le cheveu brûlé, mais l’ouvrage est fini depuis longtemps ; toute la marmaille était frisée dès sept heures du matin. Maintenant, c’est une affaire bâclée, on revient de l’église, et le monde se met aux fenêtres pour voir passer les communiants.

Superbes, les garçons, avec la veste neuve et le brassard de satin à franges d’or, excepté Victor pourtant, le fils de l’ébéniste, qui vient d’attraper une paire de calottes. (Aussi quelle idée de laisser tomber sa tartine de raisiné sur son pantalon ! Cet animal-là n’en fait jamais d’autres ; ça lui apprendra.) Mais ce sont les petites en blanc qui sont jolies ! Les blondes surtout ! Le voile de mousseline leur sied à ravir. Elles le savent bien, les coquines, et elles baissent les yeux pour se donner une mine plus virginale, et aussi pour regarder leurs gants de filoselle, les premiers qu’elles aient mis de leur vie. Pour les brunes, elles ont un peu l’air de mouches tombées dans du lait ; mais qu’importe, leurs mamans ne sont pas les moins fières. Oh ! les pauvres mamans ! elles se sont faites belles pour la circonstance, et elles ont arboré des toilettes qui révèlent des poèmes de misère et d’économie. Voilà une pèlerine de velours qui doit dater de l’Exposition de 1867, et voilà un cachemire français qui connaît certainement le chemin du Mont-de-Piété. Bah ! les fillettes qui les accompagnent sont quand même habillées tout battant neuf ; et, lorsque la pèlerine dit au cachemire : « Elle est joliment forcie, votre demoiselle », le cachemire répond d’un air satisfait : « Que voulez-vous ? A va sur ses treize ans. » Et la pèlerine conclut : « Comme ça nous pousse ! » Enfin, c’est un beau jour pour tout le monde, et les pères – ces hommes ! ça ne croit à rien ! – peuvent « blaguer » la cérémonie chez le marchand de vins, il n’est pas moins vrai que tout à l’heure, à la paroisse, quand l’orgue jouait en sourdine et quand les enfants ont marché vers l’autel, en file indienne, les garçons d’un côté, les filles de l’autre, le cierge allumé à la main, toutes les mamans ont pleuré.

J’avais bien vite reconnu ma petite boiteuse dans le nuage blanc des communiantes. Était-ce à cause de sa béquille noire sur laquelle elle s’appuyait pour sautiller, ou à cause de la robe de veuve de sa pauvre vieille mère qui la tenait par la main ? Mais elle me sembla plus immaculée, plus pure, plus blanche que les autres. Elle me parut aussi plus émue, plus recueillie que ses compagnes ; son visage enfantin avait une expression naïve et mystique qui eût tenté le pinceau d’Holbein.

Ce jour-là, j’accentuai pour elle mon bonjour amical, et j’étais tout heureux, en m’éloignant, de penser qu’elle aussi avait eu sa robe blanche. Une robe blanche ! l’idéal de la parure pour les filles du peuple !

Depuis lors, plusieurs printemps ont fleuri et, par de belles matinées du mois de mai, plusieurs fois le vent parfumé a fait flotter les voiles blancs des communiantes dans la rue Rousselet. Des années ont passé, des années avec leur printemps, mais avec leurs hivers aussi ; des choses ont changé, des gens ont vieilli dans ce paisible quartier. D’autres enfants jouent encore aux billes sous la vieille charrette, mais le perruquier a fermé boutique ; le savetier radical fume toujours sa pipe sur le seuil de son échoppe, mais sa barbe a grisonné ; enfin on a lu, un jour, un billet bordé de noir, collé avec quatre pains à cacheter sur les volets fermés de la fruitière du n° 9, et maintenant c’est une blanchisseuse qui s’est établie là, pour faire concurrence à l’ancienne, qui demeure en face. Mais cela ne réussira pas, car la mère Vernier, la femme de ménage, – une langue d’enfer dont je vous conseille de vous méfier –, prétend que la nouvelle patronne est une sans-soin qui lui a perdu une camisole, et que ses ouvrières sont des rien-du-tout, qui batifolent avec le sergent de ville, – vous savez, le grand blond médaillé, celui qui a une si belle moustache tombante de buveur d’eau-de-vie. – Malgré tout, la rue Rousselet a conservé à peu près sa physionomie d’autrefois, et le mur des Frères Saint-Jean est plus dégradé que jamais par les saxifrages.

Mais la petite boiteuse ?

Hélas ! elle a très peu grandi, bien qu’elle soit une jeune fille à présent, et qu’en comptant sur mes doigts je découvre qu’elle aura bientôt vingt ans. Quand je la rencontre, sautillant plus lourdement sur sa béquille, – une béquille neuve, un peu plus haute que l’ancienne, – je n’ose plus dire : « Bonjour, mignonne ! » et je me contente de lui tirer mon chapeau. D’ailleurs, elle sort rarement. Sa mère est maintenant concierge dans la maison du brocheur, et la fenêtre de la loge, qui donne sur la rue, est placée trop haut pour que je puisse y jeter un regard en passant ; mais la présence de ma petite amie se trahit par le bruit incessant de sa machine à coudre. Elle travaille pour la confection, et il paraît qu’elle gagne d’assez bonnes journées. On m’a assuré qu’elle est bien plus infirme que je ne croyais et qu’elle a une jambe toute séchée. Elle ne se mariera pas. Quel dommage !

Cependant, presque toutes ses camarades de première communion ont déjà mis leur seconde robe blanche, celle du mariage. L’autre samedi encore, l’épicière a marié sa fille à son premier garçon. (Je me doutais bien que ça finirait par là ; les dimanches soirs, quand la mère prenait le frais sur le pas de sa porte et quand les jeunes gens jouaient à la raquette, ils envoyaient toujours le volant dans l’allée du n° 23, qui est noire comme un four, et ils disparaissaient ensemble, censément pour le ramasser. Comme c’est malin !) Oh ! l’épicière a bien fait les choses ; on est allé autour du lac en grande remise et l’on a dîné à la Porte-Maillot. Eh bien ! au moment où la mariée est montée en voiture, avec sa traîne de soie blanche et sa fleur d’oranger dans les cheveux, – elle a l’air insolent, cette grande rousse ! – j’ai aperçu ma pauvre petite boiteuse, qui se tenait à quelque pas de là, appuyée sur sa béquille, et qui regardait d’un œil d’envie.

Hélas ! il n’y aura bientôt plus qu’elle, de toutes les filles de son âge, dans la rue Rousselet, qui n’aura mis de robe blanche qu’une fois dans sa vie !
J'ai trouvé ce conte dans le tome I des Œuvres complètes de François Coppée [...]. Prose Tome I, Paris, L. Hébert, 1885, pp. 269-280 (cliquez-ici). Je ne sais pas quand il a été publié pour la première fois. Il sera repris dans Contes tout simples, paru en volume séparé pour la première fois en 1894. Je n'ai pas transcrit les deux premiers paragraphes, qui ne sont que des généralités pour introduire le conte.

L'époque de ce conte doit se situer au début des années 1880. Bien qu'un peu antérieur à l'époque où Clotilde Genet y vivait, ce texte rend merveilleusement bien l'esprit de ce Paris populaire qui était en train de disparaître. François Coppée le regrettait lui-même dans un texte daté de 1901 :
AU CIMETIÈRE
JOUR DES MORTS DE 1901

Pour le vieux Parisien, qui a le chagrin sans cesse renouvelé de voir sa ville natale se transformer, ce qui change le moins rapidement, c'est encore les cimetières.

Dans la rue que j'habite depuis trente ans, trois maisons de rapport à la dernière mode, avec ascenseur, électricité et tout le confort moderne, occupent aujourd'hui la place du vieil hôtel à demi ruiné et du long mur au-dessus duquel débordaient les arbres du jardin; et, par les chaudes soirées de juin, je ne respire plus, en rentrant au logis, le capiteux parfum des fleurs d'acacia.
Œuvres complètes de François Coppée [...]. Prose Tome IX, Paris, Houssiaux, 1904, p. 332 (cliquez-ici).

L'immeuble habité par Clotilde Genet sera lui-même remplacé en 1905 par une «  maisons de rapport à la dernière mode » qui existe toujours :
Le 17 rue Oudinot (à gauche) et le 1 rue Rousselet (à droite), vue actuelle.

Je n'ai pas trouvé de photos anciennes de la rue Rousselet. J'ai donc choisi d'illustrer par une vue de la rue Oudinot et par deux vues de la rue de Sèvres, dans la section qui correspond plus ou moins au point où la rejoint la rue Rousselet.
 Rue Oudinot, Paris, 7e

 Rue de Sèvres, à la hauteur de la chapelle Saint-Vincent de Paul (n° 95)

 Rue de Sèvres, à la hauteur de la chapelle Saint-Vincent de Paul (n° 95)

Notes

1 Bureau de Virieu-le-Grand, Actes sous Seing Privé (AD) : deux actes enregistrés le 19 octobre 1898 sous les numéros 184 et 185, de la Veuve François Genet, 1, rue Rousselet, Paris à Philibert Pantin, propriétaire, Virieu-le-Grand.

2 Calepin Rue Oudinot, 1876, n° 15 et 17 (Archives de Paris D1P4/831), reproduits ci-dessous, pour ceux qui voudraient découvrir ces documents :